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Guerre et progrès chez les Gaulois: une relation ambiguë

Titre Guerre et progrès chez les gaulois: une relation ambiguë
Auteurices Gérard Bataille, Stéphane Marion, Jenny Kaurin
Date 2015, janvier
Journal Conference: Conflits et progrès scientifiques et techniques en Lorraine à travers les siècles
DOI, ISBN isbn:9780470043998
URL https://www.researchgate.net/publication/291339250_Guerre_et_progres_chez_les_gaulois_une_relation_ambigue
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Si aborder la notion de progrès peut s’appuyer sur l’analyse des vestiges archéologiques et notamment de leurs caractéristiques techniques, la notion de guerre nécessite de croiser d’autres sources attestant de la réalité de ces conflits. Pour étudier la relation existant entre guerre et progrès technique chez les Gaulois, cet essai propose de s’appuyer sur une analyse fine des vestiges archéologiques, mis en perspective avec les événements guerriers relatés par les sources textuelles antiques. Cette approche invite à scinder l’étude en deux grandes phases: une phase ancienne d’abord, allant du IXe au IVe siècle avant J.-C., pour laquelle on ne dispose que de très peu de sources textuelles, et une phase récente allant du IVe au Ier siècle avant J.-C. pour laquelle on dispose d’une documentation plus abondante. Les vestiges archéologiques interrogés seront préférentiellement les armes, en tant qu’objets manufacturés supports d’évolutions techniques interprétables en terme de progrès. L’analyse des contextes de découverte de ces armes, en tant que reflet de pratiques sociales, permettra quant à elle de discuter la réalité matérielle des états de guerre évoqués par les sources antiques.

Phase ancienne: fin du IXè siècle -- IVè siècle av. J.C. (du Hallstatt C à la Tène B1)

-800 -- -620: Hallstatt C

Armement aux VIIIe et VIIe siècle en Lorraine

En Lorraine, le début de l’âge du Fer est marqué par une série de changements importants qui se manifeste au travers des données funéraires. Les tombes à inhumation individuelle sous tumulus se développent au moment même où l’armement fait un retour spectaculaire dans la sépulture. A la fin de l'âge du Bronze, le matériel militaire se trouvent exclusivement dans des dépôts non-funéraires.

Au début de l'âge du Fer, l'armement se trouve exclusivement déposé dans la sépulture en association avec l'individu inhumé. Seuls l'épée et son fourreau sont inhumés à cette période malgré la représentation d'autres armes sur des stèles ou des récipients.

Cette sélection est sans doute le reflet du statut particulier accordé aux porteurs d'épée dans les sociétés hallstattiennes septentrionales.

Le dépôt funéraire est à cette époque très codifié et ne tolère que quelques catégories de mobilier : arme (épée), parure (bracelet), ustensile de toilette (rasoir) et un service limité au plus à trois récipients, rarement métalliques et de provenance lointaine, le plus souvent céramiques et locaux.

Fun fact: les épées sont très majoritairement en fer, les rasoirs qui leurs sont fréquemment associés dans la tombe sont toujours réalisés en bronze.

Dans cette première phase de développement de la métallurgie du fer, épées de fer et de bronze coexistent comme l'illustre la sépulture d’Argancy en Moselle, dotée d'une épée en bronze dans son fourreau en matériau périssable dont il ne subsiste que la bouterolle en bronze.

Le fer est un matériau assez largement disponible, à la différence du bronze dont les sources d'approvisionnement en cuivre et en étain principalement, sont géographiquement limitées. Dans le domaine stratégique de l'armement, tant socialement que militairement, la maîtrise de l'approvisionnement a pu jouer un rôle déterminant en faveur du fer.

La grande diversité des sépultures à épée rend difficile d'évaluer la part de l'élite armée parmi la population. Même si la mode des sépultures à épées montre une grande diffusion, il ne faut pas oublier qu'il ne concerne qu'une partie de la population très élitiste.

-620 -- -530: Hallstatt D1

L'armement disparaît soudainement du dépôt funéraire et les sépultures masculines se révèlent particulièrement modestes. Ce sont désormais les sépultures féminines dotées de nombreuses parures qui concentrent l'essentiel de la richesse et de l'affichage statutaire du groupe.

La création de monuments funéraires s'interrompt brutalement : les sépultures s'installent désormais dans des monuments préexistants.

Le mouvement d'allongement des lames qui avait permis au fer de supplanter le bronze va s'inverser. Les lames trop longues se révélant au final peu fiables, car très fragiles du fait de l'imparfaite maîtrise des techniques de soudure, on revient à des modèles plus courts.

Les tombes à char à quatre roues des VIe et Ve siècles (hallstatt D2-D3) qui se situent au sommet de la hiérarchie funéraire sont exclusivement féminines.

-530 -- -380: Hallstatt D2 à La Tène A

Exemple d'armement de la fin du VIe au début du Ve siècle en Lorraine

Cette période est marquée par les premières sources textuelles évoquant les Celtes, parallèlement aux premières incursions des Celtes en Italie.

Fun fact: Milan, cité fondée par les Celtes.

Les tombes à armes réapparaissent dans la moitié nord de la France au début du VIe siècle dans de nouveaux ensembles funéraires.

15% des sépultures de Lorraine et du Bassin Parisien datées sont des sépultures guerrières, ce taux est relativement stable à partir de cette période.

L'impression qui se dégage est celle de l'émergence de nouveaux groupes qui chercheraient à s'affirmer réellement ou symboliquement par les armes alors que les dynasties bien en place, héritières d'une longue tradition, n'éprouveraient pas ce besoin.

L'armement se diversifie: armes de poing (épées et poignards), armes d'hast très nombreuses. Plusieurs exemplaires, une à trois lances, peuvent figurer dans une même sépulture. Près de la moitié des sépultures à armes ne contiennent que des armes d'hast.

Il y a sans doute l'émergence d'une catégorie de guerriers plus légers et équipés d'un armement moins coûteux et sans doute moins prestigieux.

La période montre une amélioration des processus d'obtention du fer ainsi qu'une recherche d'efficacité de l'armement. Les lames s'allongent de nouveau et les poignées ne cessent d’évoluer. Le fourreau, auparavant en matériaux organiques – bois et cuir – assemblés à l’aide d’éléments en métal – frettes et bouterolle – évolue en fourreaux bi-métalliques - bronze et fer - ou entièrement en fer. La fabrication du fourreau se standardise et n'évoluera quasiment plus.

Des éléments métalliques (orles, umbo) permettent aussi de confirmer la présence de boucliers dans les sépultures, présence supposée auparavant.

Le casque en métal (bronze ?) réapparait aussi, il avait disparu des sépultures au début du Premier âge du Fer. Il reste un objet très rare caractéristique des sépultures les plus prestigieuses.

Le char à 2 roues (4 avant) apparaît. Plus léger, plus maniable, associé aux tombes masculines armées en majorité (il existe des tombes à char à 2 roues féminines)

Les progrès techniques semblent alimentés par 2 phases géopolitiques:

  1. première phase de conflits aux frontières des principautés
  2. seconde phase de conflits internes, de contestation des instances princières

-380 -- -320: La Tène B1

Période marquée par un tarissement des sources archéologiques; raréfaction des tombes de guerriers dans la plupart des régions de l'Europe celtique, qui témoignent cependant d'un maintien de l'affichage élitaire de l'armement.

Ce phénomène ne doit pas être mis au compte d'un biais de la documentation archéologique, mais relève vraisemblablement de phénomènes sociaux. Les nécropoles connues, telle celle mosellane de Mondelange par exemple, attestent de la présence d'une élite, féminine, qui s'affiche avec les marqueurs propres à ce genre, des objets de parure.

L'analyse de la faible quantité d'armes mise a jour montre une standardisation des formes et des techniques de fabrication. Les innovations militaires sont rares par exemple le talon de lance servant a protéger la hampe du sol et aussi interprété comme nouvelle technique de combat.

Cette accalmie est d'autant plus surprenante que les sources textuelles antiques évoquent une phase d'expansion des Celtes en Italie (installation des Lingons, Boiens et Senons sur la Mer Adriatique a proximité du territoire Étrusque par exemple). La prise de Rome en -390 étant alors le point d’arrêt des expéditions.

Les nombreuses tombes a armes dans ces nouveaux territoires du nord de l'Italie (nécropole de Monte Bibele) témoignent alors d'une installation des Celtes et de leur présence dans les conflits méditerranéens comme mercenaires.

L’équipement semble tout a fait adapte aux besoins.

Phase récente: IIIè siècle - Ier siècle av. J.C. (de La Tène B2 à La Tène D)

-320 -- -250: La Tène B2

Évolution des pièces métalliques de la panoplie du guerrier celtique au IIIe siècle

De nombreux changements durant cette periode. Les contextes de découvertes ne sont plus uniquement les sépultures. Cette période est marquée par l'apparition du dépôt d'armes dans les lieux de culte.

On dispose désormais des premiers véritables récits historiques parlant d'expéditions de peuples d'origine celtique. De manière générale, l'ensemble de l'Europe celtique est bien documenté. Le Bassin Parisien se distingue par la présence conjointe de nombreuses sépultures ET de plusieurs sanctuaires qui ont livré de très grandes quantités d'armes. La Lorraine souffre d'un déficit de sites, les sépultures connues sont rares et féminines pour la plupart, aucun sanctuaire fouille et les quelques armes mises a jour ont été très mal conservées.

Pour cette periode, on observe une très forte augmentation de la proportion de tombes de guerriers. Par exemple dans le Bassin Parisien, on compte 30% de sepultures a armes contre 15% aux periodes precedentes ET suivantes.

Fondation des premiers sanctuaires averes:

  • Gournay-sur-Aronde (Oise)
  • La Villeneuve-au-Châtelot (Aube)
  • Ribemont-sur-Ancre (Somme)

L'analyse des armes livrées par ces gisements archéologiques atteste d’abord de la standardisation des panoplies militaires d'une grande qualité, les fourreaux notament montrent un décor gravé extremement soigné. Ces armes témoignent d'une évolution typologique rapide de certains éléments constitutifs: forme du pontet (accroche du fourreau à la ceinture) ou de la bouterolle du fourreau en fer ou forme des ailettes de l’umbo de bouclier par exemple.

Le umbo univalve est généralisé ainsi que la chaine de ceinturon en fer. Ces chaînes de ceinturon métallique apparaissent au tout début du IIIe siècle et montrent de rapides évolutions techniques visant à améliorer la tenue du fourreau le long de la jambe et limiter les mouvements parasites qui feraient revenir le fourreau entre les jambes du combattant pendant une phase de combat ou une charge. Ces recherches ont abouti vers la fin du IIIe siècle à la création de chaînes “semi-rigides”, dont celles à maillons ¼ de tour de type gourmette qui sont à la fois légères et efficaces et sont l'ultime évolution de ces pièces qui tendent à disparaître dès la fin de ce siècle.

Les premières cottes de maille, certes très rares, sont également attestées.

Les auteurs antiques évoquent de nombreux conflits marqués à la fois par de lourdes défaites en Italie et par une réorientation des tentatives d'expansion vers la Grèce, les balkans et au-delà les territoires de l’est de l’Europe moyenne. Le pourcentage élevé de tombes à armes et la faible variabilité des panoplies représentées, uniquement composées d’armes de bonne qualité, supports de nombreuses innovations, peuvent être interprétés comme le reflet d'un élargissement du recrutement militaire.

Ces phénomènes plaident pour un état de guerre préparé en vue de ces expéditions vers la Grèce et les balkans, mais peut-être aussi en vue de campagnes locales. En effet, les défaites subies en Italie et en Grèce ont dû se traduire par le retour d'une partie des hommes armés, source d'instabilité au sein des territoires.

Peut-être peut-on voir les importantes quantités d'armes dévolues dans les lieux de cultes, principalement situés dans les régions du nord et de l’est de la France, une manière pour ces sociétés de répondre à cette situation. L’élite dirigeante, qu’elle soit guerrière et/ou religieuse, organise, grâce à l’appui du religieux, le désarmement des guerriers à travers le dépôt ritualisé de leur équipement dans les sanctuaires, permettant ainsi de limiter le nombre d’hommes en armes et de s’assurer une certaine stabilité tant sociale que politique.

-250 -- -150: La Tène C

La situation est particulièrement différente de la précédente période.

On constate une diminution importante de la proportion de tombes à armes. Dans le bassin Parisien, cette dernière n’est plus que de 15 %.

Les équipements restent de qualité et standardisés mais les évolutions sont peu nombreuses. Plus encore, les quelques évolutions observées reflètent plutôt une perte d’efficacité technique plutôt qu’un véritable progrès, comme le montre l’exemple des chaînes de ceinturons en fer qui disparaissent, ou ne sont plus que de simples chaînes sans caractéristique de semi-rigidité.

S’agit-il réellement d’une perte de savoir-faire ou d’adaptation et d’évolution technique pour s’affranchir de l’utilisation du métal. effectivement, la ressemblance des dernières chaînes produites avec de simples ceinturons en cuir tressé permet de supposer que ces derniers se sont substitués aux lourdes chaînes.

Les dépôts d’armes dans les sanctuaires connaissent une progression exponentielle. Cela peut s'expliquer par les défaites des expéditions en Grèce pour démilitariser les hommes en déroute pour maintenir une stabilité sociale et politique dans les territoires.

-150 -- -80: La Tène D1

Aux contextes archéologiques que sont déjà les sépultures et les lieux de cultes pour le dépôts d'armes s'ajoutent maintenant les fortifications et ouvrages défensifs (oppidum [oppida]).

Forte diminution de la proportion de tombes de guerriers. 8 % de la population inhumée.

Les armes sont d’une grande qualité mais ne témoignent d’aucune innovation technique majeure.

Ce phénomène s’accompagne d’une disparition progressive des dépôts d’armes dans les sanctuaires, au profit de nouveaux types d’objets, comme l’outillage et la parure.

La fouille de nombre de ces remparts, comme à Metz ou à Saverne a permis de démontrer que leur efficacité défensive était réduite. Malgré l’importance de l’investissement consenti pour le creusement de larges et profonds fossés et l’érection de hautes murailles, la valeur de ces remparts étaient avant tout ostentatoire.

Ces différents éléments renvoient l’image d’une période pacifiée dans un contexte de développement économique intense marqué par l’explosion des échanges avec la péninsule italique.

Dans ce contexte, l’armement qui accompagne certains défunts dans la tombe retrouve son statut de marqueur élitaire.

Finalement, l’événement majeur qu’a été la conquête de la narbonnaise par rome, n’a pas laissé d’indice archéologique dans les régions du nord de la Gaule, contrairement aux grands événements historiques précédents.

-80 -- -30: La Tène D2

Période marquée par un événement majeur, la conquête des Gaules par Jules césar, qui permet d’interpréter avec plus de force les faits archéologiques.

Cette période connaît une forte augmentation de la proportion de sépultures de guerrier. si l’on s’appuie sur les nécropoles du territoire trévire, les tombes de guerrier représentent 20 % de la population inhumée contre 8 % à La Tène D1 et la période augustéenne.

L’analyse des panoplies militaires déposées dans ces sépultures montre que seule une minorité est standardisée et composée d’armes de grande qualité. De fait, les panoplies non standardisées composées d’armes de mauvaise qualité, témoignant d’une économie de matière ainsi que d’une fabrication rapide et non soignée, sont largement majoritaires.

Parallèlement, on constate la réapparition du dépôt d’armes dans les sanctuaires, tel celui de La- Villeneuve-au-Châtelot. Les armes déposées correspondent principalement à des armes de jet légères de mauvaise qualité.

Ces faits archéologiques peuvent être interprétés comme étant le reflet d’une élite guerrière minoritaire, incarnée par la possession d’un équipement militaire traditionnel de très haute qualité composé pour partie d’armes de prestige, associée à un élargissement du recrutement, équipé dans l’urgence, pour répondre à la situation de crise qu’est l’invasion des cités gauloises par Jules César.

On assiste sur la plupart des oppida à la reconstruction des remparts. Contrairement à la période précédente leur valeur ornementale et symbolique apparaît moindre. L’analyse des techniques de construction employées atteste d’une mise en oeuvre rapide et d’une recherche d’efficacité pour répondre aux armes de sièges de la poliorcétique romaine.

Conclusion

Les quantités innombrables d’armes mises au jour dans les sépultures et dans les lieux de rituels, les nombreuses fortifications qui rythment aujourd’hui encore nos paysages, témoignent de l’importance des conflits au sein des sociétés gauloises.

l’archéologie a permis de démontrer l’existence d’une élite guerrière, structurant l’organisation sociale des sociétés gauloises. effectivement, on constate, entre le IXe siècle et la fin du Ier siècle av. J.-c., la permanence d’une élite guerrière représentée par un équipement standardisé de très haute qualité.

L'esthétique et les décors attestent de l'importance symbolique de l'armement.

La corrélation des données archéologiques avec les sources textuelles apporte la démonstration de deux types d’états de guerre:

  • l’un organisé par les Gaulois,
  • l’autre subi.

Lorsque l’état de guerre est organisé par les Gaulois, l’élite guerrière organise le recrutement. L’équipement militaire est standardisé et de grande qualité. Il est le fruit de recherches et d’innovations technologiques qui visent à augmenter l’efficacité d’une armée qui se prépare à entrer en campagne. La société qui organise cet état de guerre en armant ses troupes, arrange également, par l’intermédiaire du fait religieux, leur désarmement lors de leur retour de campagne et des phases d’accalmies.

Lorsque l’état de guerre est subi par les Gaulois, l’élite organise toujours le recrutement mais elle n’a pas à sa disposition le temps nécessaire à la préparation de la campagne. Ainsi, les nouveaux guerriers sont équipés dans l’urgence, avec des armes de mauvaise facture, réalisées à l’économie, tant en terme de temps qu’en qualité de matériau. La simplification technique est maximale. Les panoplies guerrières sont dépareillées. L’objectif semble être d’armer un maximum de combattants en un minimum de temps pour répondre à un danger imminent.

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